OUREGANO
Presse

 

Le Figaro littéraire. Jean Chalon : "Les magies de l'enfance"

Le Figaro Magazine. François Nourrissier: "Lisez Ouregano"

Le Soir (Bruxelles). André Gastch : "L'exil d'une enfance"

La Provence libérée. Jacques Brighelli : "Paule Constant", cet écrivain imprévisible"

Indications (Bruxelles) : "Les difficiles rapports Afrique-Occident illustrés par un microcosme fascinant.. Une écriture hors-pair"

VSD. Vacances 1980. Le choix de Max-Paul Fouchet :"Ouregano", de Paule Constant, ....

World Litterature Today. Victor Carrabino : "Paule Constant. Ouregano"

Université de Valencia. Claude Benoit : "Fillette, prends garde à toi !" (mai 2011)

 


Le Figaro littéraire, mars 1980

"Les magies de l’enfance"

Ouregano, de Paule Constant

Gallimard va-t-il devenir la maison des débutants? De mars à mai, cet éditeur publiera une bonne demi-douzaine de premiers romans : Ouregano de Paule Constant. Paul et Agnès Gamma de Reine Bud, Le roi des femmes de Didier Blonay, La classe des garçons de Francis Lacombrade, Née Rostopchine de Francine de Martinoir et Evguenie Sekelev de Serge Gainsbourg.
Premier à paraître de cette liste de premiers romans, Ouregano de Paule Constant. Paule Constant, retenez ce nom, est jeune, la trentaine à peine. Elle est belle. Elle a de l'esprit, deux enfants, un mari. Elle est maître-assistant de littérature française d'Aix-Marseille III. Elle a soutenu en 1974 une thèse, New York dans le roman français contemporain. Elle prépare un essai, La lettre d'amour au dix-huitième siècle. Elle envisage de donner une suite à son Ouregano et y voit même le début d'une trilogie, où nous retrouverions l'héroïne, Tiffany. Sans souci de suite ni de trilogie, on peut lire Ouregano, en le considérant comme un tout parfaitement clos, avec son unité de décor, de personnages et d'action.
Décor ? Un « cercle administratif, Ouregano, perdu quelque part en Afrique noire, à la fin de l'époque coloniale.
Personnages ? Les Blancs et les Noirs, les Bons et les Méchants, les Adultes et les Enfants, et surtout Tiffany, malheureuse comme on ne l'a plus été en littérature depuis Poil de Carotte. Tiffany, que ses parents n'aiment pas et à qui sa mère ne cesse de répéter : « Je déteste voir ces enfants qui s'accrochent aux grandes personnes ». L'action ? I1 n'y en a presque pas. C'est la vie quotidienne au soleil équatorial, l'école et, sur le chemin de l'école, les lépreux, le club, le tennis, les mondanités dérisoires. A la fin, un drame, subitement, dérange, à peine, cet ordre.
Décor, personnages, actions sont bâtis en fonction de Tiffany, huit ans, et de son regard de mal-aimée. Et Paule Constant excelle à restituer la magie de l'enfance. Dieu sait si on abuse du mot « magie » à propos de l'enfance, mais c'est le seul qui convienne là, comme en témoigne ce passage : « Elles firent des choses magiques, comme ramasser des plumes pour les lier sept par sept. Modeler des statuettes de boue. Découper du bois en forme de croix. Mélanger des cheveux avec des poils d'animaux. Trouver des cailloux ronds ou carrés. Avancer le pied gauche en avant.»
Certains passages d' Ouregano ne sont pas sans rappeler les grâces de Truman Capote et de sa Harpe d'herbes. Mais l'écrivain que Paule Constant admire le plus, c'est Céline, et on retrouve souvent son influence, ses véhémences, sa virulence, un certain goût pour l'insoutenable (bête blessée que l'on achève soigneusement, fausse-couche minutieusement décrite). Ressemblance, influence dont Paule Constant sait se dégager en créant une Tiffany qui ne doit rien à personne, même pas à Poil de Carotte.

Jean Chalon.

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Le Figaro Magazine, 19 avril 1980

Le feuilleton littéraire de François Nourrissier, de l’Académie Goncourt

"Lisez Ouregano"

Une inconnue, un premier roman indifférent aux modes, une peinture désopilante et féroce du crépuscule colonial : un livre et un auteur à découvrir très vite…

On se bat les flancs pour dire avec délicatesse que tel prétendu chef-d’œuvre n'en est pas un, on ouvre avec un espoir vite déçu un des recueils de nouvelles qui se sont mis à pulluler ce printemps : on est prêt à de réfugier parmi les traductions où les excellentes surprises abondent, puis soudain - miracle ! - voici un premier roman, et français, et d'une inconnue - et ce roman est bon. C’est un de ces moments d'excitation et de plaisir qui récompensent le lecteur appointe de tant de longues heures maussades ou exaspérées. A votre tour profitez-en vite : le titre est Ouregano. L'auteur Paule Constant et l’éditeur Gallimard.
Caricatures au vitriol
Ouregano, c'est un bled perdu d'Afrique noire, un « cercle » comme on disait, dans les dernières années du colonialime de papa, entre la fin de l'Indochine et le grand lessivage voulu par de Gaulle. Paule Constant nous raconte la vie à Ouregano. Réalisme ? Non, pas exactement, ou alors à la façon dont sont réalisées les caricatures au vitriol. Les trouvailles de la plus tranquille et méticuleuse férocité. Le roman présente deux originalités. D'abord il est vu en partie par les yeux d'une petite fille Marie-Françoise, dite Tiffany, huit ans. En partie seulement, et peut-être est-ce dommage. Ensuite, la romancière, plutôt que de découper soigneusement sa tranche de vie, de peindre dans le détail son petit monde a préféré simplifier. La société d'Ouregano, telle qu’elle est racontée, m'a paru synthétique. Chaque personnage concentre en soi des observations recueillies sans doute sur plusieurs. Il y a l'administrateur et Mme Commandant, le juge et Mme Juge, le médecin-capitaine et son épouse, les instituteurs, le commerçant grec, la canaille qui lui sert d'homme à tout faire, un gendarme, une mission hollandaise, et c'est à peu près tout. Un « médecin africain » - qui est au « docteur blanc » ce qu'était au XIXe siècle l’officier de santé au médecin à part entière - incarne à lui seul tous les « évolués ». Tout cela, qui a l’air schématique, est dessinée à petits détails, sans passion, mais avec une inépuisable méchanceté. Non pas seulement méchanceté contre les vilains « colonialistes », mais une forme beaucoup plus subtile et radicale d'humour qui n'épargne rien. Rapports entre Blancs et Africains, entre Blancs eux-mêmes, obsédés de préséances et de distinction entre hommes et animaux, entre Humains et Nature, comédies du pouvoir, de la supériorité, de la Foi, de la Culture : Paule Constant ne sauve rien. Ou, pour jouer le jeu qu'elle-même abandonne parfois, la petite Tiffany ne pardonne rien. Sans doute la romancière a-t-elle été petite fille ces années-là en Afrique ? Auquel cas son roman contiendrait à la fois ses souvenirs d'enfance et ce qu'elle a reconstitué, adulte, de la vie « à la colonie ». Son récit est parfois subjectif - quand c'est Tiffany qui voit, juge, souffre, se tait, fait une fugue et finalement est renvoyée en France et mise « en pension ». Mais il devient objectif pour raconter de l'intérieur des expériences que ne peut pas avoir senties une enfant : la fausse couche de l’institutrice, le viol d'une petite Noire par le cafetier, le meurtre du « médecin africain ». Ce passage d'un point de vue à un autre, d'un registre à un autre est fort habilement négocié : il n'en demeure pas moins qu'il affaiblit le rythme du roman : i1 lui retire de l'étrangeté. Cette réflexion étant faite, reste à saluer le savoir-faire de Mme Constant, assez extraordinaire dans un premier livre. En particulier. tout ce qui appartient à une sorte d’impressionnisme social - 1a mise en place du décor et des personnages - est parfaitement efficace et réussi.
J'avoue n'éprouver jamais de plaisir particulier à lire des romans où mes compatriotes sont traînés dans la boue ou roulés dans la farine. Ce n'est donc pas le pamphlet que j'applaudis dans ce roman. mais la qualité de la peinture et la logique implacable du propos. L'auteur se livre à une destruction systématique des comédies. Son roman se déroulerait à Bourges ou à Ajaccio, ses qualités seraient les mêmes.
Action décapante
Le microcosme d'une bourgade africaine, l'étouffement d'une petite communauté repliée comiquement sur elle-même, l'espèce d'action décapante que le climat africain, l'ennui, l’illusion de richesse et l'alcool produisent sur des caractères faibles : tout cela décuple les pouvoirs de la romancière. Elle sait admirablement élargir le champ. La façon dont elle démonte les mécanismes de la religion « consolatrice », de l’immobilisme administratif, du racisme, le regard qu'elle porte sur le rapport enseignant - élève, la cruauté avec quoi elle analyse le désamour entre une jeune mère et sa fille : ce sont de beaux morceaux romanesques. Ils sont relevés par quelques scènes traitées en force, mais discrètement : la mort de la bestiole apprivoisée de Tiffany, l'abattage du zébu, la révolte des lépreux, la persécution de la petite fille par la maîtresse d'école, le moment où le Dr N'Diop comprend que la fille dont il est amoureux est devenue une putain : voilà des réussites qui nous font beaucoup attendre de Paule Constant. Intuition rare: un écrivain vient d'apparaître parmi nous.

Ouregano de Paule Constant, roman, 222 pages. Gallimard.


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Le Soir, Bruxelles, 11 juin 1980.

Paule Constant : « Ouregano »

"L’Exil d’une enfance"

Ne cherchez pas ce nom sur une carte : Ouregano n’existe pas. Mais il y avait dans l’Afrique coloniale d’hier des dizaines de bourgades qui auraient pu rivaliser avec elle par la mesquinerie, la cruauté, l’indifférence ou la lâcheté complice.

Une fillette de sept ans y débarque un jour de l'avion d'Europe avec ses parents. Elle va vivre là des mois qui la marqueront à iamais. Mais l'excellente romancière que ce premier livre nous révèle ne se contentera pas de nous raconter les temps forts de sa découverte. C'est que l'existence n'est pas seulement faite d’événements mémorables. Elle est aussi le fruit d'une lente imprégnation, qui modèle jusqu'à l'âme les êtres qui lui sont soumis. D'où la peinture impitoyable que nous offre Paule Constant de cet univers clos, d'une insigne médiocrité, au sein duquel la petite Tiffany incarne à elle seule la révolte et la vie.
La colonie blanche d'Ouregano vit repliée sur son illusoire supériorité. Elle comporte peu de monde : l'Administrateur et son épouse, le Juge et la sienne, un couple d'enseignants dociles et un trafiquant grec. Auprès de celui-ci, un individu dont personne ne devrait ignorer qu'il a la mort d'un homme sur la conscience, mais qui en tuera impunément un autre au su de tous. Enfin les parents de la fillette, qui représenteront, dans ce microcosme, le monde médical.
Sociétés étanches
Hormis un médecin indigène, victime de deux sociétés qui s'ignorent, tout le reste est quantité négligeable : un village indigène que personne ne daigne voir au passage, des lépreux qui ne se manifesteront que parce que le factorien grec les affame, des hommes et des femmes enfin qui ne sont que les figurants tolérés ou le décor d'un petit monde qui s'efforce de survivre à l'ennui, dans l'invention de futilités à peine mondaines.
Seul être vrai parmi des marionnettes dérisoires et criminelles qu'on pressent stylisées sur le vif, Tiffany vibre intensément au contact de cette nature insolite qui l'entoure, de ce pays sauvage qui s'ouvre à elle et la requiert par son étrangeté. Sevrée de tout ce qu'elle avait connu jusque-là, livrée à elle-même par l'absence de tendresse de sa mère et l'égoïsme professionnel de son père, elle s’invente avec curiosité un nouvel univers, le balisant comme un territoire de chasse qu'elle peuplerait d'animaux, de connivences enfantines et de nostalgies refoulées. Jusqu'au jour où convaincue d'esprit séditieux par le conformisme honteux des grands, elle se retrouvera définitivement exclue et rejetée de leur réseau de compromissions.
Vers la trilogie
Ce que sera pour elle la vie de pensionnaire, dans une institution religieuse de France, nul doute que Paule Constant le racontera dans un livre prochain. De son propre aveu, Ouregano est le premier volet d'une trilogie. Qu’elle portait en elle assurément depuis toujours. Car riche d’arrière-plans, ce livre admirablement composé, dans un dosage où rien n'est laissé au hasard, est bien autre chose qu'un banal roman d'inspiration coloniale. S’il instruit le procès d'un certain colonialisme pourrissant, s'il est aussi celui du racisme, de l'impuissance d'aimer, de la médiocrité spirituelles on y découvrira, avec un ravissemen teinté d'émotion, le chant d'exil d'une enfance et sa promesse d'intimes retrouvailles.
Aucun soupçon de mièvrerie dans cette évocation d'une cruelle vérité. Mais une écriture ferme, presque froide dans sa progression de scalpel, et traversée d'ironie. Un regard qui va droit à l'essentiel, lucide, mais capable de tendresse. Une formulation enfin d'une profonde originalité, où se traduit une réflexion intense en marge des thèmes cruciaux dont s'obsède la pensée, nourrie sans ostentation de culture et d'expérience vécue. Paule Constant s'affirme, dès ce premier livre qui ne saurait laisser indifférent, une romancière nouvelle sur le devenir de laquelle tous les espoirs sont permis.

André Gascht

Paule Constant .
"Ouregano", Gallimard, 218 p.
Paule Constant enseigne la littérature française à l'université d'Aix-en-Provence (Aix-Marseille III). L’auteur de ce premier roman a enseigné en Afrique noire, où elle a vécu des années de son enfance. Son remarquable ouvrage vient de remporter, à Vichy, l'attribution du Prix Valéry Larbaud, décerné par un jury d’écrivains placé sous la présidence de Marcel Arland, de l'Académie française.

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La Provence libérée, 7 juin 1980.

"Paule Constant, cet écrivain imprévisible"

Lorsque je pense à la destinée d'une oeuvre littéraire, ce qui me frappe, c'est son imprévisibilité. L'apparition d'un écrivain véritable parmi nous provoque le même étonnement : c'est une sorte de pièce bien composée où le dernier acte est inimaginable. Qui aurait pu prévoir dans le flux de mauvais recueils dont nous sommes inondés ce printemps, un beau, un vrai roman? Le titre est Ourégano, l’auteur Paule Constant et l’éditeur Gallimard. Il vient de recevoir le prix Valéry Larbaud. Il aurait, selon moi, mérité le Goncourt. C'est un livre réaliste et satirique qui se déroule sur le thème de l’enfance frustrée. C'est l'histoire de Tiffany, une petite fille, dont le père médecin militaire vient d'être affecté à Ourégano : et l’on a dès les premières pages le vrai sujet du livre : « Ils consultèrent en famille le Petit Larousse: Our, Oural, Ouranos, Ourq, Ouro Prêto, ville du Brésil, 8800 h. Il n'y avait pas d'Ourégano. Ils regardèrent dans l'atlas de Tiffany ».
Le plus imprévisible, je le discerne dans les aspects contraires de ce texte. Paule Constant est un écrivain réaliste que gêne la réalité : c’est surtout une artiste qui nous donne à voir une histoire qui se déroule sur deux années, dans le microcosme d'une bourgade africaine. Mais c'est aussi une des choses les plus fortes qui aient été écrites sur la condition des hommes et leur apprentissage de la liberté, le pouvoir et sa comédie, le mal et le bien, en même temps que la description du regard d'un enfant qui dénonce la maternité sans amour et bien d'autres données du réel. C'est aussi un champ de vision plus élargi : la nature, le feu, l'eau, les animaux mais aussi la misère, la faim, la peur, la maladie, la mort.
Tous ces contraires habitent en Paule Constant le plus naturellement du monde. Les lecteurs pourront vérifier que son secret est d'être simplement ce qu'elle est. Essentiellement, elle est hantée par le contraste entre ce qu'il y a de diffus dans le langage et la netteté silencieuse des choses. Tout se passe alors d'imprévisible en imprévisible ; la phrase a le son d'une subtile cruauté sarcastique et d'un humour radical et déchirant. Les divers aspects du Moi de l'écrivain se trouvent unis et justifiés par l'acte d'expression - la mort de la bestiole, apprivoisée de Tiffany, l'abattage du zébu, la fausse couche d'une institutrice, la révolte des lépreux, le viol d'une jeune noire par un cafetier, la persécution de la petite fille par une maîtresse d'école, le meurtre du médecin africain, sont des scènes admirables, décrites avec une implacable logique, et une très belle prose, fluide, qui rappelle le Schumann de la troisième section d'Humoresque ou le Franz Liszt de la troisième Consolation lorsque le musicien veut nous convaincre plus par la simplicité poétique que par le tonnerre habituel de ses feux d'artifices pianistiques. Quand on lit le livre de Paule Constant, on a l'impression de se plonger dans un paysage : on le parcourt, on revient en arrière pour se rafraîchir la mémoire d'une scène frappante, d'une expression heureuse qui cerne le réel, on est émerveillé : ce paysage, vu en partie par les yeux d'une petite fille de huit ans qui juge, souffre et se tait, est le paysage intime de l'écrivain.
Dans l'histoire du roman, il est rare de trouver une composition des surprises et des contraires. Ce cercle administratif d'Afrique Noire, à la fin de l'aventure coloniale, Tiffany en démonte, avec une redoutable logique, la comédie.... qui tourne vite à la tragédie. Ce livre supporte la comparaison avec de grandes œuvres. Ceux qui se plaisent. aux parallèles n'y manqueront pas. Mais, pour qui va plus profond, c'est-à-dire au travail interne de l'expression, trouvera alors un abondant gibier. Ourégano abonde de trouvailles de style délicieuses : les désirs, les sensations et les mot se prêtent un mutuel appui. Cela m'a amené à réfléchir su la place de l'imprévisible dans nos existences. Paul Valéry recommandait aux aurores de prévoir le jour, ses occupations, ses rencontres: ce qui permet de capter ces imprévus qui sont les événements, les circonstances, les éclaire... puis la nuit. Dans ce roman, l'imprévisible est savoureux. L'observation, l’humour, la poésie sont les moyens dont Paule Constant a magistralement usé, et cette anatomie implacable de la sottise humaine peut se préférer aux descriptions de la petite bourgeoisie de campagne que fait Jules Renard dans Poil de Carotte, à l’audace cruel!e de Jules Vallès dans l’Enfant ou à l'écriture brillante, violente et corrosive, d'Hervé Bazin de Vipère au poing.
Je tâche de prévoir les jours rapides de ce mois de mai. Je lis ce texte, j'écoute plusieurs discours possibles. Je me disposais à croiser l’imprévu. Je l’attends. La seule chose dont je suis sûr, c’est que, dans notre monde sophistiqué, l'imprévisible est ici la parole d'un écrivain. C'est un plaisir profond de lire Paule Constant : il s'agit d'un roman dont les pages essentielles sont écrites - sans effets rhétoriques ostentatoires - par une femme amoureuse des mots. L'accent de ce livre est celui d'un grand et lucide écrivain qui écrit avec les échos de sa tendresse déçue: « La trace se fixa plus blanche sur la cire, désignant, pour les années, la place de Tiffany ». La conclusion fait place au temps et la dernière phrase, très simple et très belle nous montre le personnage au moment où il lui manque l'espace dont la place est si restreinte : cette conclusion est un programme, et elle annonce tout le roman. Lisez Ourégano.


Jacques Brighelli

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« INDICATIONS »
COMMISSION DE LECTURE DE « JEUNESSE PRESENTE »

Rue du Marteau, 19 - 1040 Bruxelles
C.C.P. 000-0145446-43 -2-

1980

Paule CONSTANT
Ouregano

Prix Valéry Larbaud, 1980
Les Editions Gallimard. Paris, 1980
Roman, 218 pages.

Ouregano, tel est le nom d'un village perdu dans la brousse africaine. Au moment où le roman commence, ce village est à la veille de connaître une mutation considérable. Déjà, l'école était depuis longtemps abandonnée ; désormais, c'est au tour du médecin de quitter le lieu. Bien sûr, les renforts viendront d'Europe. C'est la coutume. Il n'est pas vraisemblable qu'il en aille autrement. Le foyer Murano prendra en charge le secteur médical, et les Refons tentent de remettre sur pied l'école désaffectée.
Sur place, n'était le climat météorologique, l'accueil eut manqué de chaleur ! C'est bien le moins que l'on puisse dire en l'occurrence. D'ailleurs, la chaleur du temps, malsaine, pouvait-elle augurer d'une ambiance tant soit peu favorable ? Non, probablement. Les Européens qui reçoivent les nouveaux venus, sont de ces colons de la première heure, rôdés au pouvoir absolu, auxquels rien ne résiste, sauf l'étiquette. Une stricte hiérarchie commande en effet ce petit monde prétentieux. Sur le pavois, l'administrateur Dubois et le juge Bonenfant, la plupart du temps par épouses interposées, se disputent les honneurs suprêmes. Tristes honneurs, en fait, dont il appert évidemment que l'administrateur les emporte, haut-la-main, au grand dam de Madame Bonenfant. Sur l'échelle, inamovible, Murano n'aura qu’à s’employer pour maintenir sa troisième place, et Refons la quatrième. Certes, il sera loisible, parfois, de bouleverser l'ordre. Le sport, la qualité du protocole, l'autorité que les épouses puisent dans leur maternité, leur dévote piété, voire les bonnes relations qu'elles entretiennent avec Monsieur Alexandrou, le maître incontesté de l'approvisionnement, semblent parfois à même de confondre l'ordre social sacro-saint.
Parlons d'Alexandrou, car en lui, semble-t-il, sa déploie toute la subtile algèbre du microcosme en question. Il est notoire, en effet, qu'Alexandrou a tracé !e trait d'union entre la minorité blanche dominante, dont il se réclame à juste titre, et 1a majorité noire, peuple perdu dans la forêt, tel une menace permanente. Il a jeté dans la nature une population métissée, signe de son inénarrable paternité et de son inconscience. En outre, il tient les rênes du pouvoir au plus haut niveau, si tant est que, d'un commun accord Dubois et Bonenfant se sont déchargés sur lui de toutes les charges d’intendance, gestion des finances scolaires et médicales incluses. Autant dire que dès l'antre même de son magasin, il fait la pluie et le soleil sur la communauté des blancs. Sans compter que, récemment, il a recueilli Berretti - l'homme à tout faire, l'aide providentielle, la brute, somme toute, qu'un meurtre a mis en fuite, inopinément. Bref, autour d'Alexandrou. point de mire, c'est toute la réalité d'Ouregano qui se cristallise. En coupant la bourse, il possède le nerf de la guerre; en « produisant » les filles pour assouvir leur goût de luxe, il bride les moindres velléités critiques des blancs. Le système est rodé, il suffit qu'il marche ! Et Alexandrou contemple d'un œil divin cette ordonnance, son œuvre!
Toutefois, le système le plus parfait en apparence résiste mal au grain de sable. Une fois contrevenu, l'engrenage s'abîme. En l'occurrence, le porte-drapeau de la dissidence est le plus faible des protagonistes ; Tiffany, la petite fille de Murano dont la présence gêne son père car, n'étant déjà point jolie, elle se voit desservie encore, s'il se peut, par ses piètres résultats scolaires. En revanche, sa candeur, sa vive sensibilité, !a curiosité qui sans cesse l'anime, malgré l'ombre où on la clôt, l'amour de tout ce qui est triste et seul, de tout ce qui est fragile trouvent en sa propre solitude, le terreau pour nourrir et exprimer dans une révolte totale et juste, irrépressible et prometteuse, le dégoût qui la soulève alors.
Paradoxalement, face à Tiffany qui conteste avec modestie mais fermement le pouvoir colonial des Blancs, pâlissent les esquisses héroïques de son père médecin, les scrupules, les craintes ou la hauteur des femmes et même les soucis d'authenticité qui honorent Albert Refons. La fillette évase la brèche qu'elle a marquée dans un système apparemment implacable : elle démonte l'hypocrisie latente qui mine cette société. À la lumière de sa vérité, le pouvoir du peuple inhibé s'extirpe, dirait-on, d'une fort longue léthargie. Pouvoir des lépreux sans voix qui assaillent la maison de Murano pour exiger des soins et de la nourriture ; pouvoir des foules indigènes ; pouvoir de N'Diop surtout, le médecin noir intérimaire, fatigué d'être rabattu, avec l'Afrique qu'il aime. Assurément la gageure de détourner de la convoitise aux mains pâles l'une des filles d'Alexandrou ne pouvait que lui valoir les foudres de leur sbire. N'Diop mourra massacré, dans une violence telle, au sein d'une telle compromission politique, que toute hypothèque se lève alors définitivement quant à savoir qui détient les ressorts du « barbarisme ». Le grain meurt à ce prix, c'est le salaire de l'espérance.

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Le premier roman de Paule Constant impressionne. Il est dur, sans doute, mais d'une dureté de diamant. Jamais la qualité de l'écriture ne dément le courage du parti pris. L'un et l'autre s'épaulent au contraire, pour imposer ce livre tel l'un des plus remarquables de l'année 1980 ; une source d'espoir pour la littérature française, demain !

NOTICE BREVE. Les difficiles rapports Afrique-Occident illustrés par un microcosme fascinant. Une écriture hors-pair.

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VSD.

Vacances 1980. Quelques livres à emporter dans ses bagages. Le choix de Max-Paul Fouchet : "Ouregano", de Paule Constant.

Ouregano ? Un bled d'Afrique noire. Rarement le climat africain fut exprimé de façon plus juste, plus intérieure. Ouregano a-t-il besoin d'un administrateur ? « On n'administre pas le néant, ni la mort, ni la faim ». Une petite fille de huit ans est là, parmi les blancs, dont ses parents font parti, et les autochtones. Son père et sa mère ne s'occupent pas d'elle. Alors, elle regarde, elle constate. En quelques lignes, le procès du colonialisme : « Les blancs d'Ouregano ne voyaient pas les Noirs d'Ouregano... qui crevaient ». Se voient-ils eux-mêmes ? Ils se cherchent, tentent de s'oublier.
Admirable portrait d'une enfant, chronique d'un milieu dérisoire, ce roman décrit, à partir d'un assassinat, un petit monde de veulerie, de violence, d'autoritarisme, de racisme. Son intensité est constante. Un éclatant début. On devrait en parler lors des prix littraires de la rentrée.

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World Literature Today. A Literary Quaterly of the University of Oklahoma Norman, Oklahoma, USA, Summer 1981

Paule Constant. Ouregano. Gallimard. Paris 1980

First came Negritude literature with its cry for the prise de conscience against a white world wich reduced the black to an en-soi. Next comes the literature if the post colonial period with the colonizer’s regrets and helplessness. The white master become a Hegelian master, an impotent admistrator with nothing to administer but the daily boring existence. He fells that is living in a no man’s land, a wateland, wich spells despair, anguish, loneliness and emptiness.

This is the existential arena wherethe reader meets the Muranos (chief of medical staff), the Bonenfants (the judge), the Duboises (the chief administrator), the Refons (the private school directors) and Beretti, and outcast who found refuge in Ouregano, having murdered a black man elsewhere. Each family has come to Ouregano to begin a new life away from France. Away from home, from the theatre houses, from the Sunday afternoon walks in busy parks, frome the latest styles and coiffures, each caracter has to play his role in Ouregano – a microcosm of Pascalian loneliness and solitude. Each one becomes a psycholgical cannibal, out toe derstroy the other for the sake of passing time.

Of course, the game is safe as long as each one knows the limits. Unfortunately, these hollow humans beings unleash their frustrations on to innocent children, whe become their scapegoats. Tiffany Murano, an eight-old-year, suffers and carries withe the heavy memories of a decadent world, of harsh and uncaring parents, of unconcerned teachers who enjoy ridiculing her and ultimate drive to her despair. In fact, Paule Constant's Ouregano – the author's first novel- portraits an unhappy world, largely seen through the eyes of Tiffany. The author's brisk sketches of characterization permit he reader to penetrate a world still pervaded by racism and alienation.

However, if Constant’s convincing style rapide attemps to draw the reader into sharing the empty existence of this administrative circle, only those who have led such and existence could identify whith the caracters. I would like to think the Constant’s aim is much broader, for Ourgenao is the microcosm of our decadent world, a world devoid of grace and respect, a world of gladiators metaphysically fighting existence itself. Our consolation is that Tiffany if a lasty allowed to leave Ouregano for a private school in France. A better life ? Perhaps not, but is at least a change.

With this positive tone the novel ends. The reader forgives the authot for any omniscient analytical narrative at time disturbing. Ouregano is a novel to be read, and we hope that Constant continues to share with us her keen insight into human nature.


Victor Carrabino, Florida State University.

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